Ça faisait deux semaines que j’étais arrivé à Malbour. En dehors de la cité qui était fréquentée par les plus aisés, il y avait un bidonville sans nom où je m’étais installé. Là-bas, les citoyens étaient pauvres et vivaient dans la saleté, la faim et la soif. Le bidonville n’était pas sécurisé : tous les criminels qui avaient réussi à s’échapper de la garde royale, ou qui s’étaient carrément évadés de la prison centrale située à Calderon, la capitale, se trouvaient là.
Ce bidonville manquait de tout. Une simple toux pouvait tuer un homme, c’est pour ça que je faisais de mon mieux pour éviter la maladie. Mais comment faire lorsque ton estomac crie famine, t’obligeant à fouiller dans les poubelles pour trouver un morceau de pain ?
Dans le bidonville de Malbour, je m’étais fait un ami. Son nom était Lucas. On avait à peu près le même âge mais, contrairement à moi et aux autres habitants, Lucas était très joyeux et expressif. Avec ses yeux bleus et ses cheveux bruns, on voyait que le bonheur était sur son visage. Je me posais souvent la question de savoir comment il avait atterri dans ce dépotoir, mais malgré ces réflexions, j’étais content de le connaître. Après tout, c’est grâce à lui que j’avais commencé à apprécier un peu le bidonville.
Chaque jour, je remarquais que Lucas cachait une petite somme dans une cachette qu’il croyait être secrète. Mais malheureusement pour lui, j’avais de bons yeux. Après avoir vérifié, je me suis rendu compte qu’il y avait un sacré pactole. Comment pouvait-il avoir autant ?
Le soir venu, il revint dans la cabane — c’est comme ça qu’on appelait les maisons du bidonville, des « cachettes ». À peine assis, je le confrontai :
— Dis, je suis tombé par hasard sur ça !
Je lui montrai la petite pochette avec l’argent.
— Où as-tu trouvé ça ?… demanda Lucas. Je ne voulais pas te le cacher, c’est juste que…
Son visage était triste, il baissait la tête comme un petit chiot.
— T’inquiète, je ne voulais pas te blâmer pour ça, dis-je. Je voulais juste savoir comment tu fais pour te faire autant. Raconte-moi !
— Désolé… je ne peux pas… faire ça.
Il était hésitant dans ses mots, c’était bizarre. Ça me frustrait. Moi qui ne montrais pas souvent mes émotions, j’étais frustré d’entendre ça et je sentais que ça se voyait. Alors, ma voix commença à monter :
— Pourquoi ? Qu’est-ce que tu caches, hein ? T’as pas envie de me dire tes combines, c’est ça !
Mon visage s’était crispé. Au bout de plusieurs supplications de ma part, la langue de Lucas commença enfin à se délier :
— Drey, c’est dangereux. Très dangereux.
Malgré ses dires, j’étais déterminé. En voyant cela, le visage de Lucas s’assombrit, comme teinté de désespoir et de colère. C’était la première fois que je voyais cette expression sur lui. La cachette était silencieuse, tout comme les environs. L’atmosphère était devenue lourde autour de nous.
— Tu connais Eresboros ? lâcha Lucas. Je bosse pour eux.
Eresboros. J’avais déjà entendu ce nom de la bouche de marchands de la cité. Ils se plaignaient qu’un nouveau meurtre avait eu lieu, et les responsables, c’était ce fameux groupe. Alors, quand j’entendis Lucas en parler, la curiosité me piqua au vif : je voulais savoir ce que c’était exactement.
La nuit tombée, Lucas et moi allâmes voir le vieux Cassam, un marchand du bidonville. C’était le seul qui vendait des choses plutôt correctes dans le coin et, surtout, sa nourriture était à peu près comestible. C’était Lucas qui régalait ; après tout, il me devait bien ça. Après avoir acheté de quoi souper, nous retournâmes dans notre cachette. Ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas mangé de la viande qui n’était pas périmée.
Une fois le repas avalé, je décidai de relancer Lucas à propos d’Eresboros :
— Qu’est-ce que c’est exactement, Eresboros ?
Lucas restait calme. Il jeta un coup d’œil autour de lui, vérifiant que personne ne pouvait nous écouter.
— Eresboros est une organisation qui touche à tout, de l’activité la plus légale à la plus sale. Que ce soit le racket, le meurtre, ou la vente de produits illégaux… ces gars-là sont partout. On dit même qu’ils ont des contacts avec la Ligue des Chasseurs, et qu’ils font des affaires avec la Guilde Marchande Noire.
J’étais sous le choc. Avoir des liens avec la Ligue des Chasseurs et la Guilde Noire, c’était incroyable. Mais à cela s’ajoutaient aussi des mots bien plus sombres : rackets, assassinats…
— Et donc toi… tu bosses pour eux ? Qu’est-ce qu’ils te demandent de faire, concrètement ?
— Rien de spécial, répondit-il en haussant les épaules. Je transporte des caisses de pierres de renforcement, j’accompagne et je surveille certains de leurs hommes lorsqu’ils vont récupérer l’argent… et parfois, j’aide à transporter des corps mutilés.
En écoutant ça, j’en eus la chair de poule. Imaginer que Lucas, ce garçon toujours souriant que je trouvais si naïf, pouvait travailler pour des gens capables de telles horreurs, c’était effrayant. Mais Lucas semblait plus mal à l’aise qu’enthousiaste en parlant.
— Écoute, Drey, je n’ai pas envie que tu te mêles de ça. Alors laisse tomber.
En l’entendant dire ça, j’étais content de voir que j’avais un ami comme lui, qui s’inquiétait autant pour moi. Mais en même temps, un sentiment de malaise m’envahit. Ses mots me renvoyaient en pleine figure ma propre faiblesse. Je ne connaissais rien au monde qui m’entourait, je manquais de tout, et surtout de force. Pourtant, si je voulais retrouver l’homme au tatouage de dragon, il fallait que je m’élève.
— Comment faire pour… devenir membre de cette organisation ?
Le temps s’arrêta l’espace d’un instant. Je savais que par ses avertissements, Lucas voulait me protéger. Mais je n’avais pas besoin de protection. Ce qu’il me fallait, c’était de la puissance, et le seul moyen accessible pour l’obtenir maintenant, c’était de rejoindre Eresboros.
— Drey, je ne peux pas faire ça, répliqua Lucas, le visage tendu. Déjà, je ne suis pas assez haut placé pour te faire rentrer. Seuls les hauts gradés ont la permission de recommander des recrues. Et puis… si tu deviens membre d’Eresboros, tu risques de devoir faire des trucs horribles.
Je sentais toute son inquiétude, mais ma détermination était totale. Pour chasser ses doutes, je me forçai à sourire.
— Arrête de t’inquiéter. Tu sais que j’ai un objectif, et pour l’atteindre, je n’ai pas d’autre choix. Alors s’il te plaît, aide-moi.
Lucas résista encore un moment, le regard fuyant, mais il finit par céder dans un soupir :
— D’accord. Demain, on ira rencontrer quelqu’un. C’est lui qui décide si oui ou non tu intègres l’organisation.
